Histoire de l'Ecosse par Michel Duchein.
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"Histoire de la Vieille Alliance"
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Historien, et Vice-Président de l' Association Franco-Ecossaise, Michel Duchein est auteur d'une "Histoire de l’Écosse", publiée aux éditions Fayard, 1998, 26€ env.
L’Ecosse est un des plus anciens pays d’Europe, si on prend comme repère la date de l’avènement de son premier roi, Kenneth Mac Alpine, en 843 - contemporain, donc, de l’Empire carolingien sur le continent.
De la préhistoire aux Normands.
En fait, le peuplement de l’Ecosse remonte évidemment beaucoup plus haut
dans le temps que le règne de Kenneth. Des hommes s’y sont installés dès la fin
de l’ère glaciaire. Lorsque les Romains du général Agricola y sont arrivés,
venant du sud, au Ier siècle avant J.C., ils ont trouvé en face d’eux des
guerriers farouches, au corps teint en bleu et poussant au combat des cris à
glacer le sang, qu’ils ont appelés Caledonii – d’ou le nom de Caledonia
donné au pays. Un peu plus tard, deux murs seront élevés successivement, par
les empereurs Hadrien et Antonin, pour marquer la limite de l’empire, laissant
définitivement la Caledonia hors de la domination romaine : ainsi, à la
différence de l’Angleterre (et de la France), l’Ecosse ne sera jamais
romanisée. Les Caledonii, qui étaient à peu près certainement des Celtes, et
qu’on appellera par la suite les Pictes ou « hommes peints », restent
maîtres chez eux au nord du mur d’Antonin.
A partir du Ve siècle, des invasions venues d’au-delà des mers s’ajoutent au
peuplement primitif des Caledonii. Ce sont les Scots, venus d’Irlande,
les Britons venus du Pays de Galles et peut-être du continent, les Vikings
venus de Scandinavie, et en dernier lieu les Anglo-Saxons arrivés d’Angleterre.
Finalement les Scots, qui sont des Celtes, réussiront à s’imposer (Kenneth Mac
Alpine est un Scot) et c’est à leur profit que se fera l’unité. Mais les
Anglo-Saxons, qui sont, eux, d’origine germanique, s’implantent dans le sud du
pays, et cette différence de culture reste sensible jusqu’à nos jours.
Un épisode de ces temps lointains, d’ailleurs mal connus, mérite d’être cité :
c’est le règne du Picte Macbeth, qui succède par la force en 1040 au Scot
Duncan, avant d’être, dix-sept ans plus tard, vaincu et renversé à son tour par
le fils de Duncan, Malcolm. La tragédie de Shakespeare et l’opéra de Verdi ont
rendu célèbre cette histoire, à tout prendre assez anecdotique.
La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, en
1066, ne touche pas directement l’Ecosse, qui reste indépendante, mais de
nombreux nobles normands, picards, bretons, franchissent pacifiquement la
frontière pour s’installer en Ecosse épousant des héritières, occupant des
postes à la cour des rois Scots. Beaucoup de ces immigrés feront souche, les
Bruce (de Brix, dans la Manche), les Bailleul ou Ballial (de Picardie), les
Lindsay (de Limésy, Seine- Maritime), les Stewart ou Stuart (originaires de Dol
en Bretagne).
C’est un premier lien entre l’Ecosse et la France; bien d’autres viendront par
la suite.
Pendant ce temps, l’Ecosse s’est christianisée, comme tout le reste de l’Europe
occidentale. Les premiers missionnaires sont venus soit de Rome par
l’Angleterre, soit de l’Irlande (saint Colomba, au VIe siècle) toute cette
période est très obscure et pleine de légendes. Des monastères, des évêchés
sont fondés. Au VIIIe siècle, après une certaine résistance, l’église écossaise
est placée par le pape sous l’autorité de l’archevêque anglais d’York : une
manifestation, parmi d’autres, de la volonté anglaise de mettre la main sur le
royaume scot.
La lutte pour l’indépendance et
l’alliance française.
Le « Pays des Scots » (Scots-land), au Moyen Age, est en effet
beaucoup plus pauvre et moins peuplé que l’Angleterre, et c’est pour les rois
anglais, même avant Guillaume le Conquérant, une tentation permanente de
l’annexer ou, au moins, de le dominer. En 973, le roi d’Ecosse Kenneth Il se
reconnaît vassal du roi d’Angleterre Edgar.
Plus grave : en 1290, lorsque meurt la reine d’Ecosse Marguerite (une enfant de
six ans), les nobles écossais demandent au roi anglais Edouard Ier de lui
désigner un successeur; il choisit un cousin de la défunte, John Balliol, mais
il exige en contrepartie un serment de vassalité. L’Ecosse semble destinée à
devenir un protectorat anglais.
C’est alors que, pour échapper à la tutelle anglaise, John Balliol se tourne
vers la France. Il signe avec Philippe le Bel, en 1295, le premier traité
d’alliance entre les deux pays, fondant ce qu’on appellera par la suite la Vieille
Alliance (en écossais The Auld Alliance), qui laissera tant de traces dans
l’histoire et la culture écossaises.
Edouard Ier , évidemment, réagit. Il envahit l’Ecosse, détrône et emprisonne
John Balliol. Mais des résistants se lèvent pour libérer le pays : William
Wallace, le « Braveheart » illustré par le film de Mel Gibson, puis
Robert Bruce, qui écrase les Anglais à la bataille de Bannockburn (1314,
une des grandes dates de l’histoire écossaise) et devient le roi Robert ler,
fondant une nouvelle dynastie qui succède à celle de Kenneth Mac Alpine.
L’alliance française est renouvelée : elle le sera sans arrêt jusqu’au XVIe
siècle.
Peu après, le fils de Robert Ier étant mort sans enfants, il aura pour
successeur son neveu, Robert Stuart, dont la dynastie régnera plus tard sur
l’Angleterre et l’Irlande et deviendra une des plus illustres d’Europe.
La guerre de Cent Ans, au cours de laquelle les Anglais tentent de s’emparer de
la France, donne aux Ecossais l’occasion de montrer leur attachement à la
Vieille Alliance. De 1419 à 1428, des Ecossais combattent en France, gagnant
des batailles
contre les Anglais, aidant à la libération
du territoire. Beaucoup d’entre eux restent dans notre pays, y fondant des
familles dont certaines existent encore aujourd’hui. La ville
d’Aubigny-sur-Nère, dans le Cher, en perpétue le souvenir en s’intitulant « la
cité des Stuart ». Et jusqu’à la Révolution française, les rois de France
auront une « garde écossaise », que rappelle le roman de Walter Scott Quentin
Durward.
Mais l’Écosse du Moyen Age, malgré l’alliance française, reste un pays pauvre
et peu développé. A maintes reprises, les Anglais l’envahissent par le sud - il
est vrai que, de leur côté, les Ecossais ne se privent pas d’effectuer à intervalles
réguliers des raids de pillage en Angleterre. L’hostilité entre les deux pays
devient ainsi une donnée politique et psychologique presque permanente; il en
reste plus que des traces dans l’inconscient collectif de l’un et de l’autre
jusqu’à nos jours.
Les rois Stuart, fixés à Edimbourg à partir du XVe siècle, s’efforcent de
transformer leur royaume rustique en un pays civilisé à l’européenne. L’Eglise
les y aide, avec ses monastères, ses écoles. Des beaux monuments s’élèvent, des
châteaux, des cathédrales, des universités sont créées, mais les régions
montagneuses du centre et du nord (les Highlands) ainsi que les Iles
Hébrides restent fidèles aux coutumes et à la langue celtiques, les Orcades et
les Shetland conservent une influence nordique, tandis que les Lowlands
du sud parlent le scots (un dialecte proche de l’anglais). Cette opposition
entre les Highlands et les Lowlands, entre les régions demeurées celtes et les
régions plus ouvertes sur l’Angleterre et le continent, constitue, à partir du
XVe siècle, une caractéristique durable de l’histoire écossaise.
La grande rupture des XVIe et XVIIe siècles.
Le XVIe siècle - celui de Marie Stuart - voit se produire la première
grande rupture qui change la destinée de l’Écosse : C’est l’introduction du
protestantisme, sous l’influence du prédicateur John Knox, disciple de
Calvin à Genève. Une guerre
civile en
résulte, qui donne, en 1560, la victoire définitive aux protestants. Désormais,
et jusqu’à nos jours, l’Ecosse sera un pays à forte majorité calviniste, dont
l’Eglise officielle, la Kirk of Scotland, est profondément différente de
l’Église anglicane, restée beaucoup plus proche du catholicisme.
Dans ces conditions, l’avènement de Marie Stuart, fille du roi Jacques V,
demeurée fermement catholique, ne peut conduire qu’à des troubles. Elle est
à-demi française (élevée en France, et épouse du roi François II qui l’a
laissée veuve à dix-sept ans). Elle tente, en vain, de maintenir l’ordre dans
son pays, où les nobles protestants lui disputent le pouvoir. Ses mésaventures
conjugales enveniment la situation : son deuxième mari, Henry Darnley, est
assassiné; elle est accusée de complicité, se remarie avec le meurtrier présumé
de Darnley, est emprisonnée, s’évade, se réfugie en Angleterre auprès de sa cousine
la reine Elisabeth, qui la garde prisonnière dix-neuf ans et, finalement, la
fera exécuter.
Peu d’épisodes de l’histoire écossaise sont plus dramatiques que ce bref règne
de Marie Stuart, qui est évoqué un peu partout en Ecosse par des souvenirs et des
monuments.
Après Marie Stuart règne son fils, Jacques VI, qui ramène l’ordre tant bien que
mal - plutôt bien que mal, d’ailleurs - et laisse le souvenir d’un souverain
pacifique. Mais en 1603, coup de théâtre : sa cousine Elisabeth meurt, et il
est appelé à lui succéder sur le trône d’Angleterre sous le nom de Jacques
Ier . Il quitte Edimbourg pour Londres. A partir de ce moment, l’Écosse
et l’Angleterre ont le même roi; l’Ecosse, il est vrai, garde son
Parlement et ses institutions juridiques propres, mais son sort se règle
désormais à Londres. L’union des deux pays, désirée par Jacques « VI et Ier »,
parait inéluctable à terme.
Pourtant, un siècle s’écoulera encore sous ce régime ambigu de « un roi pour
deux royaumes avant l’Union définitive. Il sera marqué de luttes internes, dont
maints épisodes sanglants restent présents aux mémoires écossaises, tels
l’invasion de Cromwell (1651-1660), la guerre dite des Caméroniens sous Charles
Il (1679-1688) et le massacre de Glencoe (1692).
L’Ecosse des XVIII et XIXème siècles : de la nostalgie à la modernité.
Malgré
tout, les mentalités évoluent. Enfin, en 1707, la grande décision est prise :
le Parlement d’Ecosse vote sa fusion avec celui d’Angleterre. C’est I’ « Union
des Parlements », autrement dit l’union des deux royaumes au sein du nouveau
Royaume de Grande-Bretagne.
Cette union ne s’effectue pas sans déchirements. La nostalgie de l’indépendance
provoque, en 1745, un soulèvement en faveur du descendant des rois Stuart
détrônés : c’est le « gentil prince Charles », Bonnie Prince Charlie,
dont les aventures romanesques alimentent encore aujourd’hui les souvenirs et
les légendes d’Écosse. Malheureusement pour les « jacobites » (les partisans
des Stuart, en souvenir du dernier roi Jacques VII - en latin Jacobus -),
l’aventure de « Bonnie Prince Charlie » s’achève sur le champ de bataille de
Culloden, près d’Inverness, le 16 avril 1746.
Cette fois, l’Écosse est bien soumise; les mœurs et les coutumes celtiques subsistent certes dans les Highlands et les Iles, mais le gouvernement du pays est définitivement anglicisé.
Les résultats de cette anglicisation sont, à vrai dire, contrastés.
Economiquement, l’Ecosse connaît un décollage spectaculaire. L’exploitation des
mines de charbon et de fer, l’ouverture des ports au grand commerce
international, la naissance de l’industrie (textile, sidérurgie, construction
navale, whisky ... ), entraînent des déplacements de population du nord vers le
sud. La vallée de la Clyde, autour de Glasgow, se transforme au XIXe siècle en
une des régions les plus industrialisées d’Europe; Glasgow devient une mégapole
d’un million d’habitants.
Mais, dans ce monde capitaliste de l’époque victorienne la condition des
ouvriers et des paysans pauvres est effroyable. Glasgow et Dundee sont célèbres
dans toute l’Europe pour leurs taudis, leur mauvaise hygiène, leur mortalité
élevée.
A l’opposé, pourtant, l’Écosse devient, à la fin du XVIIIème siècle, un foyer
brillant d’activité intellectuelle. Des philosophes, des historiens, des
poètes, des artistes, des savants, font d’Édimbourg « L’Athènes du Nord ». Les
universités écossaises conquièrent une renommée internationale, qu’elles
conservent jusqu’à nos jours.
Enfin, l’expansion de l’empire colonial britannique profite largement à
l’Ecosse, qui fournit à l’outre-mer une abondance de cadres et de colons. C’est
ce qui explique la présence de tant de Mac (Donald, Dougal, Kenzie, Kinley ...
et autres) aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et dans tous les pays du
Commonwealth.
L’Ecosse, par ailleurs, devient au XIXe siècle un pays à la mode, grâce aux
romans de Walter Scott qui illustrent ses paysages de lacs, de montagnes et
d’îles sauvages dont raffole la reine Victoria (en oubliant, il est vrai, les
banlieues noires de Glasgow). C’est alors que se forge cette image de l’Ecosse
romantique des châteaux, des kilts et des fantasmes si chère aux touristes
d’aujourd’hui - sans oublier bien entendu le Monstre du loch Ness, que saint
Colomba avait déjà rencontré ... au VIème siècle !
L’Ecosse dans la tourmente du XXème siècle, la marche vers l’autonomie.
En Ecosse comme dans toute l’Europe, la guerre de 1914-1918 met une fin
brutale aux illusions de la prospérité indéfinie, tout comme elle marque le
réveil des classes sacrifiées, ouvriers et paysans.
Dans les années 1920, un mouvement de revendications ouvrières, plus ou moins
inspiré de l’exemple soviétique, donne à Glasgow et à ses environs le surnom de
« Clyde rouge ». Mais la grande crise des années 1930 plonge le pays dans la
dépression - « l’Ecosse, cette nation prolétaire », dira l’historien J.Poster -
.
C’est alors qu’on voit renaître, timide d’abord, puis de plus en plus affirmée,
une revendication d’autonomie, voire d’indépendance.
Le Scottish National Party (Parti national écossais), ou SNP, né en
1934, prend place peu à peu comme force politique et mouvement culturel. On
assiste, après la seconde guerre mondiale, à une renaissance de la culture
celtique et surtout du sentiment national écossais.
Ce mouvement, après maintes péripéties, finit par être pris en compte par le
parti travailliste britannique, et le triomphe électoral de celui-ci, en 1997,
aboutit au référendum du 11 septembre 1997, qui ressuscite, après presque trois
siècles, le Parlement écossais disparu en 1707.
L’Ecosse a donc maintenant ses propres institutions, son gouvernement compétent
en matière économique, sociale et culturelle
(mais non pour les affaires militaires, la
monnaie et la politique internationale, qui restent de la compétence du
gouvernement de Londres).
Ce que sera l’évolution future de l’Ecosse, nul ne peut le dire avec certitude.
En tout cas une chose est sûre : elle sera pacifique. Jamais, à aucun moment,
la revendication indépendantiste n’a pris dans ce pays une forme violente. Ce
n’est ni le domaine du terrorisme ni celui de la xénophobie.
C’est, en tout cas, un pays tourné vers l’avenir. L’Ecosse possède de solides
atouts économiques, l’industrie électronique, le pétrole de la mer du Nord,
l’activité bancaire. Elle est ouverte vers l’Europe et le reste du monde,
accueillante et dynamique. Et les Français ne peuvent oublier la « Vieille
Alliance », encore si vivante dans l’esprit de beaucoup d’Ecossais.
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